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Sainte-Sophie
La grandeur de l'antique Constantinople se retrouve dans
ses églises. Et d'abord à Sainte-Sophie, l'église
la plus parfaite du christianisme oriental et l'un des plus vénérables
monuments du monde chrétien. La basilique Sainte-Sophie incarne
toute la puissance du monde byzantin. Elle compte parmi les églises
les plus célèbres du monde, non seulement pour son ancienneté
et son histoire, mais aussi pour la prouesse architecturale qu'elle constitue.
Sainte-Sophie ! Cette appellation résonne toujours haute et claire
dans le ciel d'Istanbul. Ne fut-elle pas durant près de dix-sept
siècles si intimement rattachée à son extraordinaire
aventure, qu'elle est devenue en quelque sorte synonyme de Byzance et de
Constantinople. Aucune Sophie n'est l'inspiratrice de ce qui fut la première
cathédrale du monde chrétien. C'est à tort que l'on
traduit le grec "Haghia Sophia" (Ayasofia) par Sainte-Sophie. Il faudrait
plutôt dire "Sainte Sagesse". La Sagesse prise ici dans son sens
le plus absolu, celle de Dieu.
La première église est inaugurée
en 360 par l'empereur Constantin, fils et successeur de Constantin le Grand,
qui la dédie à Haghia Sophia, la Sagesse Divine, attribut
du Christ. Elle est incendiée en 404. Théodose II, fils et
successeur de Constantin, érige au même endroit une nouvelle
église qu'il consacre en 415. Elle est à son tour détruite
par les flammes en 532, lors d'une révolte sous Justinien. L'insurrection
écrasée, Justinien entreprend de rebâtir Sainte-Sophie
en lui conférant une majesté inégalée. Justinien
la veut à la mesure de l'empire universel sur lequel il entend bien
régner un jour. Aussitôt, pour répondre au désir
du monarque, on amène de toutes les provinces de l'Empire des matériaux
rares. Le marbre jaune d'Afrique et les légères briques de
Rhodes qui serviront au dôme, par exemple. Des contrées
les plus lointaines aussi, on achemine de précieuses oeuvres d'art.
D'Ephèse arrivent huit imposantes colonnes de brèche verte
qui ornaient jusqu'alors le temple réputé de Diane. Cent
maîtres - maçons et dix mille ouvriers vont travailler sans
relâche pendant cinq ans sur le vaste chantier confié à
deux architectes grecs venus spécialement d'Anatolie. Anthémius
de Tralles et Isidore de Milet vont se baser sur les principes orientaux
de la construction. En particulier ceux de l'Iran. Ils s'inspirèrent
également du Panthéon romain et de l'art chrétien
primitif de l'Occident. A toute heure, l'empereur vient surveiller les
travaux et récompenser les plus zélés. Les sommes
investies dans la réalisation auraient, dit-on, dépassé
les 4 000 livres-or de l'époque, soit plus d'un milliard de nos
francs. Justinien et l'impératrice Théodora inaugurent la
nouvelle église en grande pompe le 26 décembre 537. L'empereur
a atteint son but : construire un édifice surpassant en splendeur
le temple de Salomon à Jérusalem. Lors de la dédicace,
Justinien peut clamer sans rougir : "Je t'ai vaincu, Salomon !". Sainte-Sophie,
qui a subi depuis quelques avatars, lui survit comme une des gloires de
son règne et un modèle d'architecture religieuse qui inspira
les plus grands architectes, dont Sinan.
Sa disposition a servi de modèle aux basiliques à plan carré (alors que sa base est légèrement rectangulaire ( 77 m sur 71 m ). Durant tout le Moyen-Âge, la hardiesse de sa coupole, qui a 31 m de diamètre et s'élève à 55 m au-dessus du sol, a inspiré les bâtisseurs de nos églises et de nos cathédrales romanes. Ce sont deux demi-coupoles qui soutiennent la coupole principale. Sur la circonférence, une couronne de quarante fenêtres renforce l'effet aérien de cette structure qui semble flotter au-dessus de la salle de prières. Cet ensemble s'appuie sur les piliers centraux. La coupole bâtie avec trop de hardiesse s'effondra en 559 sous l'effet d'un tremblement de terre. Elle fut reconstruite par Isidore le Jeune qui en réduisit la flèche. Elle fut déposée sur quarante petits piliers qui encadraient le même nombre de fenêtres. De quoi éclairer fort astucieusement l'intérieur du sanctuaire. A l'extérieur, une sage prudence conseilla d'ajouter aussi des murs de soutènement. Au fil du temps, quatre autres séismes poussèrent les responsables à élever de solides contreforts, peu esthétiques mais efficaces. Et les quatre minarets qui furent dressés au XVè et XVIè siècles ne réussirent évidemment pas à alléger une construction devenue malheureusement trop massive.
Les sultans firent de nombreuses donations pour enrichir le sanctuaire : Süleyman offrit les deux candélabres qui flanquent le mihrâb. Ahmet III donna à la loge impériale son aspect actuel et fit suspendre le candélabre qui pend sous la grande coupole.
Successivement basilique, puis mosquée en 1453, maintenant musée laïc et culturel de l'Aya Sofya (depuis la décision de Mustafa Kemal en 1934), cette construction possède à la fois le destin et le rayonnement qui en font "le" monument par excellence.
Avant de pénétrer dans la basilique, nous prenons un peu de recul. Notre regard est attiré par les quatre minarets. Entre ces quatre minarets, un peu massifs, trône la grande coupole, alternativement blanche et rose et surmontée d'un immense croissant. Dans le jardin, s'élèvent plusieurs constructions islamiques dont la fontaine aux ablutions. Une longue allée où se trouve la billetterie nous conduit devant l'exonarthex. Le narthex mesure 60 m de long sur 11 m de large. La porte centrale, la triple porte Royale, était réservée aux entrées des cortèges impériaux. Au-dessus, nous reconnaissons l'une des plus célèbres mosaïques byzantines, celle du Christ en majesté, assis sur un trône.
Nous avons visité la "merveille des merveilles", la "gloire de l'empire byzantin", le matin, à l'ouverture, alors que les premiers rayons du soleil transperçaient les vitraux des Quarante Martyrs de la coupole et s'attardaient sur les colonnes de marbre et les mosaïques d'or. Extérieurement, si l'architecture paraît lourde et massive, à l'intérieur, la basilique nous séduit vraiment : c'est une sensation aérienne de légèreté et de clarté qui nous éblouit. Nous avons ressenti un étonnant choc en pénétrant dans le sanctuaire. Il faut pénétrer dans la nef centrale afin de comprendre pourquoi ce joyau de la chrétienté est considéré comme l'une des merveilles du monde. Nous avons admiré son immense coupole, d'une hauteur vertigineuse. Un très grand moment ! Plus nous avançons en direction du centre, plus nous croyons entendre une mélopée de prières parfumées d'encens. Alors notre imagination ne tarde pas à s'enflammer au souvenir de tant d'évènements historiques, profanes et religieux, qui se déroulèrent à l'extérieur - l'hippodrome n'est qu'à deux pas - et à l'intérieur de cette construction millénaire.
Ici, or, mosaïque, marbre, rien ne fut assez parfait dans l'esprit des divers bâtisseurs pour embellir ce temple, élevé à la gloire du Très-Haut, mais qui, en fait, devait par la même occasion célébrer leur puissance et assouvir leur orgueil.
Au temps de Justinien, un pavement de mosaïques ornementait le sol de Sainte-Sophie et jusque dans les contrées les plus reculées, des architectes, instruits par ouï-dire de ces splendeurs, ont reproduit le dallage de la fameuse basilique. Actuellement, de grandes dalles de marbre recouvrent le sol.
De part et d'autre de l'entrée, nous remarquons des urnes d'albâtre : d'une capacité de 1 250 l chacune, elles servaient autrefois de fontaines aux ablutions et furent offertes par le sultan Murat III.
Sur les côtés, existent deux étages
de colonnades ainsi qu'une double galerie. L'une était réservée
aux hommes, l'autre aux femmes.
En nous dirigeant vers les tribunes, dans le bas-côté,
nous observons une colonne poreuse, dite colonne suante de saint Grégoire,
qui passait pour guérir les maladies de la vue et qui possédait,
disait-on, des pouvoirs spéciaux pour favoriser les maternités.
Une porte au nord du narthex permet, par une rampe assez glissante, d'accéder
aux tribunes où se trouvent de belles mosaïques sur fond d'or.
Les galeries des tribunes comportent 60 colonnes. (On
dénombre ainsi, dans toute la basilique, 107 colonnes)
Si le dallage fut imité, personne n'a pu égaler les mosaïques précieuses (VIè, IXè et XIè siècles) qui paraient l'intérieur de l'Hagia Sophia. Seuls des lambeaux de ces témoignages du grand art religieux byzantin à ses débuts ont échappé à la furie des iconoclastes : une Vierge à l'Enfant dans la partie supérieure de l'abside principale, un archange Gabriel sur l'un des piliers précédant cette abside, un pape agenouillé aux pieds du Christ, l'image de la Sagesse Divine à laquelle la basilique était consacrée suscitent à la fois l'admiration et le regret qu'aient disparu les autres fresques de cette époque.
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Entre 1261 et l'invasion turque, Sainte-Sophie va se couvrir de plusieurs de ses fresques et de ses mosaïques. Le Sultan Mehmet lui-même, en pénétrant dans le choeur, le soir du 29 mai 1453, ne put retenir son admiration devant tant de merveilles accumulées. |
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Parmi les plus belles mosaïques, sans doute, celles des galeries du premier étage. Notamment la mosaïque du Christ encadré par Marie et Saint Jean-Baptiste (la "Déisis", c'est-à-dire la "Prière"). A Istanbul, les Ottomans ne recouvrirent pas systématiquement la représentation des figures humaines. Ils ne furent pas des "destructeurs d'images". Souvent, ils se contentèrent de les recouvrir d'une couche de plâtre pour les dissimuler aux yeux des fidèles d'Allah,. Par d'autres mosaïques, plus récentes, la basilique-musée offre un panorama de ce que fut cet art somptueux. Les petits cubes en pâte de verre, colorés avec des oxydes, étaient parfois revêtus de minces feuilles d'or et d'argent, elles-mêmes protégées par une couche de verre, afin de produire un scintillement inaltérable. Le choix des couleurs tenait compte de la perspective, les fonds s'harmonisaient avec l'éclairage, et la schématisation linéaire des personnages s'adaptait à l'espace incurvé des voûtes. Comment rester insensibles devant les mosaïques splendides, représentant Justinien et Théodora entourés des splendeurs de la Cour impériale ! |
Sainte-Sophie, dépouillée par l'islam de ses ornements et transformée en mosquée au lendemain même de la prise de Constantinople par les Turcs, possède aussi un mihrâb indiquant la direction de La Mecque et quatre immenses panneaux ronds en peau de chameau sur lesquels furent calligraphiés au XVIIè s, en lettres d'or, les noms des quatre premiers successeurs de Mahomet : Abû-Bakr, Omar, Osman et Ali. Elle est devenue un musée en 1935. Les mosaïques byzantines furent débarrassées de la couche de plâtre puis restaurées. Le travail ne s'acheva qu'en 1964, date à laquelle les galeries de Sainte-Sophie furent ouvertes pour la première fois au public.
Que ce soit dans une ancienne imposante église
chrétienne, une charmante chapelle byzantine, une mosquée
majestueuse, nous avons ressenti un même souffle : toutes rappelaient
et honoraient le Dieu unique. Quelles que soient les dimensions de l'édifice
où elle était invoquée, la "Sagesse", cette Sainte-Sophie,
apparaissait comme véritablement "Immuable" !
Le soir du 25 décembre, sur la place Sultanahmet,
nous avons vécu aussi un très grand moment teinté
de magie quand retentirent, dans la nuit féériquement éclairée
des illuminations de Sainte Sophie et de la Mosquée Bleue, les appels
à la prière se faisant écho de mosquée en mosquée
: de merveilleux instants inoubliables !